Terminales L - CLEFS DE LECTURE D’UN MONDE COMPLEXE - documents introductifs
Jacques
Lévy, géographe :
“Ce
qui compte, c’est l’esprit de la carte”
Courrier International - Propos recueillis par
Virginie Lepetit et Thierry Gauthé
Le géographe Jacques Lévy cherche à représenter le
monde d’aujourd’hui, caractérisé par les flux, les réseaux et une urbanisation
croissante. Il répond à nos questions pour notre hors-série Atlas des nouvelles routes.
COURRIER
INTERNATIONAL. Ce numéro est consacré à la représentation des routes et
des flux. Ces thèmes sont-ils nouveaux en cartographie ?
JACQUES LÉVY. Pour dire les choses un peu brutalement,
je pense que la cartographie occidentale a mis à peu près mille ans pour
rattraper son retard sur la cartographie arabe. L’âge d’or de cette école de
cartographie se situe autour de l’an mille. Or à cette époque, dans le pôle
arabo-persan, lié au califat abbasside, on pense déjà le monde en
réseaux : on trouve des cartes très stylisées qui se concentrent sur les
points et les lignes. Les cartographes arabes et perses avaient compris cette
chose que les Européens ont mis beaucoup plus de temps à saisir : la carte
est d’abord une image. On doit saisir l’information essentielle du premier coup
d’œil. Et cette information n’est pas seulement une surface ou
une localisation.
[source - https://www.masswerk.at/nowgobang/images/minard-1812-cleaned-hr.png]
Il faut attendre le XIXe siècle et
l’apparition du chemin de fer, qui change les vitesses, donc les distances,
pour voir apparaître de telles cartes en Europe. L’une des premières, en 1869,
est un chef-d’œuvre en la matière. C’est la représentation des pertes humaines
au cours de la campagne de Russie par Charles Joseph Minard, une carte dans
laquelle on voit le déplacement des armées comme un flux qui s’amenuise tandis
qu’elles rebroussent chemin. Cet homme fait entrer la cartographie occidentale
dans un spectre qui dépasse la simple reproduction des surfaces. Il pose le
problème de la représentation des flux, qui, pour répondre à votre question,
est toujours difficile à traiter de façon satisfaisante, la carte étant un
objet statique. D’abord, il y a une difficulté visuelle qui tient au fait
que les surfaces sont plus faciles à voir que les lignes. Et puis il y a
l’habitude occidentale qui nous fait considérer que les lignes sont
immuablement posées sur des surfaces.
Vous parliez
de la cartographie arabe, pionnière en la matière. D’autres civilisations
ont-elles exploré ces représentations dynamiques ?
Oui, et nous l’avons constaté à partir d’un projet que
nous avons soumis au Fonds national suisse de la recherche. Notre idée
était la suivante : pourquoi ne pas explorer l’histoire de la cartographie
pour résoudre nos problèmes contemporains ? Parmi les objets les plus
impressionnants que nous avons examinés se trouvait une cartographie chinoise
de l’époque de ce grand navigateur qu’était Zheng He [explorateur chinois de la
fin du XIVe siècle et du début du XVe]. C’est un
ensemble de cartes orientées uniquement vers l’idée de mouvement : seules
figurent les informations pour entrer dans les ports ou les rivières.
Mais bien avant, il y a aussi la fameuse table de
Peutinger, une carte routière de l’époque romaine, une vraie carte des réseaux,
qui se soucie relativement peu des échelles de longueurs et privilégie les axes
et les connexions. Les indications d’échelles sont les journées de voyage, les
villes étapes. Et non l’unité de distance en kilomètres, qui commande
aujourd’hui nos cartes routières. Ces exemples, bien que connus, sont plutôt
rares. Et nous commençons seulement à exploiter ces données.
La
problématique d’aujourd’hui, c’est donc ça : la représentation de la
vitesse, du mouvement, des flux ?
Oui, mais pas seulement. Il y a une autre dimension,
qui consiste à tenir compte de l’urbanisation du monde. L’espace des humains
est fondamentalement anisotrope, il n’est pas homogène. Le problème, c’est que
si l’on utilise la cartographie classique, on donne le même poids à chaque
mètre carré de la terre. C’est ignorer l’une des grandes lignes directrices de
l’histoire spatiale de l’humanité, l’urbanisation. Un exemple : à Tokyo,
où il y a plus de 35 millions d’habitants agglomérés, on a une quantité de
réalité humaine bien plus importante que dans l’Antarctique tout entier. Or si
l’on représente ces deux localisations par leurs seules surfaces, on efface
cette dimension.
Aujourd’hui, plus de la moitié de la population
mondiale vit dans des villes. Si on conserve la même échelle pour les villes et
les territoires moins peuplés, on gomme cette information.
Alors
comment faire ?
On peut passer par un cartogramme – une carte dans
laquelle une autre variable, comme la population, le PIB, etc., vient modifier
les surfaces. Cette représentation permet de donner du poids au thème qui
compte lorsque l’on conçoit la carte.
Par exemple, nous avons utilisé le cartogramme pour
représenter les résultats de certaines votations suisses. Cette méthode a
permis de représenter l’espace intra-urbain, de donner aux villes tout leur
poids. Nous avons alors constaté que Zurich et Genève votent de la même
façon et que, dans les villes, les aires linguistiques ne jouent plus. Elles
jouent un rôle politique, mais sur les parties les moins urbanisées. Le plus
révélateur, à ce moment-là, c’est que des gens nous ont dit : “Vous ne devriez pas montrer ces cartes-là,
car elles divisent le pays.” Ça ne les gênait pas qu’on distingue les
Alémaniques et les Romands, mais les villes et le périurbain, si !
Y a-t-il
d’autres façons de représenter le poids des villes ?
Un des problèmes du monde tel qu’il est, c’est qu’il
compte beaucoup d’océans, de vide. Et parfois ces vides ne constituent pas
l’information centrale, notamment dans notre univers mondialisé, fait d’un
réseau de lieux puissants, les grandes villes, connectés entre eux. Ça nous a
amenés à réfléchir sur le fait que l’on pourrait inventer des fonds de cartes
en ignorant l’idée de projection. C’est-à-dire concevoir des fonds de carte
dans lesquels chaque point du globe n’est pas obligé de correspondre à un point
sur la carte.
Que
pensez-vous du projet OpenStreetMap, qui permet à chacun de créer ou d’utiliser
des cartes ?
J’en pense plutôt du bien. Je suis très admiratif de
la démarche et du résultat. Mais je parlerais plutôt à ce sujet de cartographie
collaborative, une démarche semblable à celle de Wikipédia. De fait, la logique
d’OpenStreetMap est une logique d’accumulation de données. C’est extrêmement
riche, mais ça ne résume pas tous les aspects participatifs et interactifs de
la cartographie, notamment en matière d’aménagement et d’urbanisme.
Vous parlez
souvent de cartographie participative, est-ce un progrès ?
La cartographie participative correspond pour moi à
des expériences dans le cadre de l’urbanisme. Celles-ci consistent en fait
à demander à des habitants de faire eux-mêmes des cartes. C’est nécessaire
si l’on veut qu’ils soient capables de dialoguer d’égal à égal avec les
urbanistes officiels qui leur montrent des documents sur des projets
d’aménagement. Je pense que pour mettre fin à ce rapport déséquilibré, les
citoyens doivent aussi être capables de faire des cartes, de manier ce langage.
Ils pourront alors faire le chemin inverse en lisant les cartes
des autres.
Concrètement,
qu’est-ce que ça change ?
Je vais vous donner un exemple : à Saint-Denis,
j’avais demandé aux habitants de dessiner des cartes de leur espace et de leurs
pratiques spatiales personnels. Ce que l’on pouvait constater, c’est qu’ils
sortaient évidemment des limites de la ville. Mais la mairie, comme souvent,
présentait cette même ville comme une île. Rien que ce décalage donne matière à
discussion : comment conçoiton Saint-Denis ? Comme un point
isolé ? Ou bien mène-t-on des projets pour les habitants ? Dans ce
cas, il faut intégrer le fait que les Dionysiens sont aussi des
Franciliens !
Aujourd’hui tous les urbanistes un peu sérieux ont
compris que les projets n’aboutissent pas quand on les fait sans les habitants
ou contre eux.
Donc il
n’est pas nécessaire d’être cartographe pour construire une carte ?
Non. La cartographie n’est pas l’apanage d’un corps
qui pourrait faire croire qu’il faut faire dix ans d’études pour lire une
carte. Le numérique renverse tout ça, heureusement.
Dans quelle
mesure le numérique aide-t-il ?
Cela nous aide à contourner les corporatismes.
Aujourd’hui la majorité des cartes ne sont plus faites par des cartographes
professionnels. L’informatique amène dans cette discipline des gens qui
viennent d’autres horizons : le graphisme, le numérique. Quand on voit ce
que fait le Washington Post, le New York Times ou le Guardian, on est admiratif, or il y a
peu de cartographes stricto sensu dans leurs équipes.
Et le fait
que les cartes numériques soient omniprésentes dans notre environnement (dans
nos téléphones, nos voitures) change-t-il notre façon de voir les choses ?
Il est certain que la navigation cartographique occupe
désormais dans notre vie quotidienne et notre économie une place qui est
fondamentale. Avec Maps, Google l’a très bien compris. Cela m’a intéressé de
voir comment la cartographie de navigation, qui est relativement pauvre (les gens
décident de leur itinéraire et on va les aider à le suivre), intègre désormais
des éléments qui valorisent l’environnement. C’est le cas de l’application
Google Now, qui vous signale la librairie à proximité qui a justement le
bouquin que vous cherchez. L’idée, c’est de voir comment les majors du
numérique anticipent cela. Il y a aussi tous les logiciels de rencontre, comme
Tinder, qui entretiennent l’idée de la sérendipité, de l’importance du lieu
comme source d’opportunités affectives. Les jeux en tirent parti. Ainsi, avant Pokémon Go, l’équipe de concepteurs Niantic avait
créé un autre jeu qui utilisait les richesses de l’environnement. Je pense
qu’on va prochainement passer d’une cartographie de navigation à une
cartographie environnementale, où la richesse et la configuration spatiale des
informations vont devenir un enjeu de représentation.
Ne
risque-t-on pas d’arriver à des cartes fausses, qui ne sont plus des
représentations de la réalité ?
C’est déjà le cas d’une certaine façon ! Car il
n’existe aucune projection juste. L’important, c’est l’esprit de la carte, et
toute carte correspond à un projet. De fait, les représentations les plus
étonnantes sont souvent fausses sur tous les critères. On nous a souvent parlé
de la vraie carte, comme la Vraie Croix. Mais ça n’a pas de sens. Il y a eu
tout une approche un peu vaine, un peu complotiste, un temps courante sur les
campus nord-américains, qui cherchait à démontrer que les cartes mentaient. On
peut mentir avec les cartes, c’est vrai, comme avec n’importe
quel langage.
Personnellement je trouve beaucoup plus pertinent de
dire que toutes les cartes sont vraies, car même une carte mensongère envoie un
message intéressant. Le gouvernement chinois est un spécialiste des cartes
arrangées pour ses projets géopolitiques, mais la façon dont il les arrange
donne une information. En fait, il est plus efficace de cumuler l’apport des
différentes cartes que de les classer selon leur degré de véracité.
Pour compléter - une vraie "leçon de cartographie" ici : https://www.masswerk.at/nowgobang/2018/observing-minard
Source - https://www.courrierinternational.com/article/jacques-levy-geographe-ce-qui-compte-cest-lesprit-de-la-carte
Pour compléter - une vraie "leçon de cartographie" ici : https://www.masswerk.at/nowgobang/2018/observing-minard

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